Début octobre à la Nouvelle-Orléans. Sans surprise, l’été a été insupportable : canicule, parfum lourd de magnolias et d’eau enserrée, et tensions élevées. Jonah Smith, ranger au parc régional Jean Laffitte, a dû gérer beaucoup de conneries sur son lieu de travail, notamment des gens à aller chercher en canot après qu’ils se soient perdus. Kenny O’Reilly, de son côté, a dû garder son sang-froid malgré une climatisation en panne face à son patron, Robert Wilcox. Celui-ci l’a mis en concurrence avec Spencer, un asshole trader tout en panache et en verve, qui se vante de ses entrées dans certains clubs selects. Wilcox les a tous deux pris comme poulains, mais Kenny tient plus du vilain petit canard tandis que Spencer boit les paroles du patron lorsqu’il raconte ses week-ends avec Peggy Sue et les dérives qui s’en suivent. Il n’y a aucune connivence au sein de l’agence, la seule devise est que le temps, c’est de l’argent. La pluie de début d’automne correspond à l’état d’âme de Kenny.
Depuis la mort d’Isaiah, emporté par le Sida il y a un an, la vie n’est plus comme avant pour Jonah Smith. Ses soirées sont emplies de solitude et vides de véritable sens. Il a l’impression de vivre une traversée de la Vallée de la Mort sans gourde, et Jonah traîne sa tristesse. Candace, une jeune femme blanche au franc parler et sa meilleure amie, le force à sortir régulièrement. Un soir, alors qu’il rentre du travail avec Charcoal, son berger blanc suisse, il enclenche le ventilateur et part chercher une bière au frigo. Il remarque en passant que son répondeur clignote avec un grand nombre de messages. Le plus important est que son patron, Oswald Robicheau, l’invite au barbecue du service pour manger des grillades autour d’un punch, avant de tirer à la courte paille avec les collègues.
Jonah le sait : le mois d’octobre, c’est le début du Festival des Marais. Les gens de tous les bayous se rejoignent, et c’est l’occasion pour les Rangers de se faire voir. Si Jonah est tiré à la courte paille, il va devoir demander à Candace de lui rendre service une fois de plus en se faisant passer pour sa petite amie. Il y aura aussi, potentiellement, une interview dans le journal local. Le message du chef indique l’heure et le jour ; Jonah appelle Candace pour lui demander de l’accompagner : il serait mal vu d’y aller seul.
Le téléphone de Kenny sonne sur son bureau, et à travers la vitre il voit Wilcox lui faire de grands signes depuis le sien. Le patron l’invite à entrer et à s’asseoir, puis lui explique que la Banque, en tant que mécène de la ville, a accepté de verser une certaine somme pour le Festival. En échange de quoi, un de leurs représentants est invité à assister à une soirée VIP et Wilcox a pensé à Kenny pour ce rôle. Lui-même va à Dallas avec Peggy Sue et ne peut pas être présent ; il fait comprendre à son subordonné qu’il serait de bon ton d’avoir une compagne à ses côtés lors de l’événement, pour l’image de la banque. Il lui tend une carte d’invitation et le prévient d’être prêt à une surprise, puis lui donne un dossier pour savoir quoi dire au sujet de la banque : leur sensibilité à l’écologie, leur amour pour la ville. Il compte sur lui, “ne me décevez pas”.
À peine sorti du bureau, Kenny est accosté par Spencer qui lui demande s’il a eu une promotion. Son collègue lui fait penser à un requin, il ne semble pas souffrir de la chaleur. Lorsque Kenny lui apprend avoir été choisi, il est clair que l’autre lui en veut à mort, il souffre d’une jalousie sans bornes. Il convoitait cette mission depuis longtemps, c’était le but de ses flagorneries, et le Loup de Wall Street vient d’être coiffé au poteau par Monsieur Tout-le-Monde. Il fait cependant passer sa jalousie par du soutien, lui demandant s’il est sûr d’en être capable et ne préférerait pas être débarrassé de cette tâche.
Le jour du barbecue, Candace fume au volant de la voiture de Jonah, les pieds sur le tableau de bord tandis qu’elle regarde la route. Les deux amis répètent les éléments de leur couverture habituelle, afin de ne pas éveiller les soupçons quant à la véritable nature de leur relation. Lorsqu’ils arrivent à destination, ils sentent une odeur de grillades, et voient des lampions accrochés aux arbres. La maison est une bicoque typique de la région, des lambris blancs, du bardeau, des lianes aux arbres. Dans la soirée, le chef distribue les pailles, et c’est Jonah qui est désigné. Voyant ses collègues rire autour de lui, il sent le coup fourré, la plaisanterie contre lui ; un collègue lui demande en riant si c’est lui qui fera l’interview pour le journal, ou Charcoal. D’autres discutent entre eux de disparitions inquiétantes dans une zone en particulier, une propriété privée posée au milieu d’un bayou. Un collègue déconseille à un autre d’aller enquêter là-bas. Un autre groupe discute du Chemin des Magnolias, où des dégénérés tendent des embuscades à des randonneuses. Le chef donne à Jonah une grande tape dans l’épaule, et lui demande de ne pas mettre Candace devant les caméras.
Vers 20 heures ce soir-là, le téléphone sonne chez les deux hommes. Leur interlocutrice se présente comme Grace Wenworth, et dit les appeler au sujet des modalités de leur présence au festival. Dans un premier temps, ils sont conviés à une soirée privée avec des personnalités locales. Il n’y aura pas d’interview de la presse, tenue correcte ou uniforme exigé, interdiction d’être accompagné – Jonah doit laisser Charcoal chez lui. Il demandera à Candace de venir lui tenir compagnie. Ils sont invités à bord du Delta Night, un bateau à aube qui tourne sur le lac. Celui-ci est célèbre car il a fallu des trésors d’ingénuité et des millions de dollars pour le monter, le lac n’étant pas connecté au Mississipi. Il est rarement éclairé, de temps en temps des fêtes incroyables s’y tiennent, auxquelles tout le monde veut être invité. Ils reçoivent pour instructions de se présenter au suc du lac ; une voiture viendra les chercher à leur domicile et les y ramènera à la fin de la soirée. Miss Wenworth sera leur première interlocutrice à bord.
Le jour venu, Kenny regarde son costume et réfléchit. De quelle couleur, la cravate, les chaussettes ? Doit-il porter les boutons de manchettes offerts par son père ? Ses parents tiennent à ce qu’il ait une apparence impeccable ; ils espèrent qu’il finira par leur présenter une femme. Il vit dans un studio à l’intérieur d’une plus grande maison, l’endroit est bordélique ; console, matériel de sport de combat, quelques affaires pour la banque. C’est une habitation fonctionnelle, sans plus.
Si sa soeur, Mary, qui s’habille toujours à la mode gothique est très taquine avec lui, ils ont une relation solidaire face à leurs parents ; sans être proches, ils se soutiennent et n’ont aucune animosité l’un envers l’autre. Ils s’appellent toutes les deux ou trois semaines, et se voient pour le déjeuner dominical chez les parents. À sa dernière visite, Kenny s’est fait mousser au sujet du boulot ; sa soeur s’est alors moquée de lui et de ses goûts vestimentaires.
Le téléphone sonne chez Jonah, Candace l’encourage à être prudent. Elle viendra chez lui pour sortir Charcoal puis attendra son retour. À peine a-t-il raccroché qu’une voiture aux vitres fumées s’arrête devant chez lui, sa jumelle s’arrêtant chez Kenny. Un homme impeccablement habillé leur ouvre la portière arrière, vérifie leur carte d’invitation, et les invite à utiliser le bar à l’intérieur de la voiture. La banquette arrière est en cuir, l’intérieur de la voiture est d’un luxe que Jonah n’a jamais vu. Dans cet univers totalement inconnu, il craint de salir la voiture par sa seule présence. Il a également un sentiment de gâchis du vivant face à ce luxe exagéré. Au loin, on entend une musique diffuse ; sans cahots, les voitures s’arrêtent les unes derrière les autres. Du lac provient une bouffée de chaleur, ainsi qu’une odeur de vase et de fleurs fanées. Un bateau à vapeur blanc, avec deux cheminées et des lumières très diffuses, presque spectacles, flotte sur l’eau. Kenny voit arriver Jonah, tandis que d’autres voitures viennent se garer. D’un air assuré, il le salue et fait une plaisanterie sur Walker Texas Ranger, qui tombe totalement à l’eau, la référence échappant à son interlocuteur qui ne regarde pas de série télévisée. Un canot vient les chercher pour les conduire jusqu’au bateau. Tous deux ont conscience que cette visite est un moment exceptionnel, qui ne se produira pas deux fois.
Un ponton improvisé au pied d’un escalier les mène à un tapis rouge, que descend la silhouette élancée d’une grande femme portant une robe blanche avec col Mao et livrée noire, des gants noirs, des escarpins et une rivière de bijoux aux oreilles, au cou et aux doigts. Une coupe à la garçonne entoure un visage triangulaire aux pommettes saillantes, et ses yeux sont cerclés de kohl. Elle s’approche d’eux avec un déhanché naturel, et s’adresse à Kenny qui tombe sous son charme. Se présentant comme Grace Wenworth, elle lui répète qu’il n’y aura pas d’interview ce soir, qu’ils sont là uniquement pour passer un bon moment. Elle s’adresse ensuite à Jonah, et les invite à la suivre avant de s’éloigner, marchant comme sur un nuage. Jonah ne sait que penser de cette sophistication féminine ; Candace ne fait pas tant de manières ni d’efforts. Miss Wenworth les conduit dans une salle de bal, dans laquelle se trouve une cinquantaine d’invités. La salle est emplie de lampes sculptées dans le bois, à motif de fleurs, d’un ballet de serveurs avec des plateaux de champagne, et généralement du même luxe que dans les voitures. Grace se sert et les invite à en faire autant. Tout le gratin est présent ce soir, les banques, les riches, les politiques et les stars du showbusiness. Elle leur annonce que pour la soirée, ils font partie de ce monde. Des gens bien habillés rient, discutent, fument, se font des signes. Les deux hommes ont l’impression de regarder à travers une vitrine.
Jonah, sentant une présence dans son dos, se retourne : un officier du NOPD est présent ; un homme noir gigantesque, très musclé et à la peau très sombre, en uniforme de capitaine, qui se présente comme Gardner Boorman. Il leur serre la main, broie presque celle de Kenny, et se déclare aussi perdu qu’eux. Kenny dit être venu pour représenter la banque. Le nom est familier au capitaine, Kenny demande donc s’il est client. “Un membre de ma famille était à votre banque,” répond le policier. “Je l’ai ramassé dans la rue, criblé de dettes. Mais je ne vous implique pas personnellement.”
Kenny, intimidé, va pour prendre une coupe de champagne, quand une jeune femme asiatique s’en saisit sous son nez, disant vouloir se griser. Elle se présente comme Mia Lang, journaliste, et ne comprend pas pourquoi elle n’est pas autorisée à poser des questions aux invités ; elle trouve que les règles de la soirée sont drastiques. Ils marchent ensemble et commencent à faire le tour de la pièce.
Pendant ce temps, Grace agrippe le bras de Jonah et l’éloigne, lui prenant la coupe qu’il a à peine bu, puis le présente à un homme vêtu d’un costume riche, bien que démodé. Grand, effilé, blond aux yeux bleus clairs et au visage anguleux, l’homme l’invite à s’asseoir sur une banquette. Jonah s’assoit d’abord raidement, puis plus confortablement quand son interlocuteur insiste. Celui-ci se présente comme Dorian et l’interroge sur son métier, ses opinions, son bonheur. Jonah, prudent, fait son possible pour rester neutre dans ses réponses.
Plus tard, Grace regarde Kenny droit dans les yeux et l’installe sur un fauteuil, après lui avoir offert un troisième verre. Le même homme vient s’installer face à lui, et dit s’appeler également O’Reilly, comme le premier gouverneur anglais de la ville. Peut-être sont-ils de la même famille, des cousins éloignés ? Il l’invite à parler de ses perspectives professionnelles. Kenny ne s’en cache pas, il considère que les gens en position de pouvoir sont tous des pourris, ce qui l’énerve. S’il avait de l’argent, il ferait évoluer la condition de vie de ses concitoyens. O’Reilly lui demande ce qu’il ferait s’il gagnait au loto ; Kenny répond qu’il s’engagerait dans la lutte politique, mais nie toutefois être communiste. O’Reilly le toise et fait un clin d’oeil à quelqu’un, clin d’oeil que Kenny n’arrive pas à identifier. Il jette un regard derrière lui et voit un homme hocher la tête. Le temps de se retourner, son interlocuteur a disparu et est en train de parler à Mia, après avoir parlé à Gardner. Kenny rejoint Jonah, qui est de nouveau assis raidement sur son sofa, et mentionne avoir des clients riches. L’homme à qui était adressé le clin d’oeil, qui passait par là, vient lui dire d’être plus discret et de ne pas “balancer des noms”. Il a le crâne rasé, et semble être un biker qu’on a forcé à s’habiller de façon formelle.
Grace annonce qu’il est temps de se dire au revoir, et les raccompagne. Elle leur dit qu’ils ont parlé à “Doran Kleyborne/Dorian O’Reilly”, comme si un disque rayé avait sauté sur le tourne-disque. Dans la pièce, un clown suscite rires et applaudissements. Sur le pont, Gardner et Mia les attendent ; Grace a estimé qu’il serait bon qu’ils partagent tous le yacht sur le retour, afin de faire connaissance une dernière fois. Elle dit à Kenny qu’il a bien illustré la banque, et remercie Jonah de ses efforts herculéens. Mia dit n’avoir qu’une envie, partir d’ici ; Gardner demande à Kenny, qui a trop bu, si ça va aller. Ils s’éloignent, avec l’impression de sortir d’un rêve éveillé pour revenir à la réalité. Sur le ponton, Mia leur laisse sa carte dans l’espoir d’une interview ; Gardner s’adresse au chauffeur de la voiture de Kenny, et lui dit de s’assurer que ce jeune homme rentre bien chez lui, lui rappelant qu’il connaît sa plaque. Le chauffeur lui assure que tout est prévu. L’irlandais salue “Chuck Norris” (Jonah) qui lui souhaite bonne soirée, et bon courage avec tout ce qu’il a bu.
En arrivant chez lui, Kenny voit arriver Spencer, qui l’abat d’une balle dans le ventre. De son côté, Jonah trouve sa maison plongée dans le noir, ce qui l’alarme. Candace ayant promis de l’attendre, la lumière devrait être allumée, et Charcoal à la fenêtre pour le voir arriver. Sur ses gardes, il ouvre la porte, déclenchant une explosion qui le propulse en arrière. Il s’écroule sur l’asphalte. Chacun perd connaissance avec une impression de fin ; une page se tourne, mais is ne sauraient dire laquelle.
Kenny se relève et se regarde. Ou plutôt, il regarde son corps allongé sur le trottoir. Spencer fait quelques pas en arrière. “Salopard, tu l’as bien mérité,” lance-t-il avant de s’enfuir. Kenny flotte, à l’horizontale dans un long couloir. Une lumière réconfortante et douce inonde son visage. Au fil de sa progression, des silhouettes éthérées l’accueillent et le rassurent. En train de mourir, il va passer de l’autre côté.
Jonah est allongé sur le dos, couvert de brûlures incommensurables. Mais à côté de lui, il voit Isaiah qui se penche vers lui et l’embrasse. Sa main frôle son front. “Je suis là,” lui dit-il. “J’ai toujours été là. Tu ne me vois pas, mais je suis attaché à toi. Parle-moi.” Jonah lui dit qu’il lui a manqué ; Isaiah lui dit que bientôt il ne pourra plus le voir, qu’on cherchera à les empêcher d’être ensemble, mais qu’il sera toujours là à ses côtés même s’il ne le voit pas. Un van s’arrête dans la rue et s’ouvre. Un homme en manteau de cuir huilé et en santiags en descend, et soulève Jonah comme un fétu sur ses épaules avant de l’emmener à l’intérieur.
De son côté, Kenny entend un bruit de moto bien qu’il soit entouré de lumière, et cette moto lui souffle sur le visage une sensation de vitesse et de chaos, sensation partagée par Jonah. Ils ne sauraient dire combien de temps s’écoule, le temps a littéralement suspendu son vol. Ils sont soudain jetés à terre sur du sol marécageux. Ils sont encore en suspension et entendent une voix, qui exige qu’on lui apporte un calice, disant qu’il est temps. “Vous êtes sûrs que c’est eux ?” “Lui (Jonah), oui. Lui (Kenny), profitons de cet accident. Ce ne sera pas forcément facile pour lui au début mais il faudra qu’il accepte. Ce sera une évidence pour l’autre. Je crois que les choses seront plus simples. Nous allons les perdre, le Prince est en train d’attendre.” “Oui, je sais,” dit une voix féminine. “Mais le calice est en train de se remplir.” “Je n’aime pas cette façon d’agir. Normalement c’est à notre poignet, et c’est nous qui les nourrissons.” “Certes, mais la Praxis du Prince est draconienne. C’est le calice qui permet l’étreinte.” “Ce mot, étreinte, n’a pas du tout lieu d’être. Mais allez-y avec votre maudite magie, faites ce que vous avez à faire.”
Ils sentent soudain glisser dans leur bouche un liquide digne du nectar des dieux. Tandis qu’ils le lapent, alors qu’ils croyaient se noyer, ils commencent avec appétence à mélanger leur langue à ce sang qui coule dans leurs veines. Ils voient petit à petit la lumière s’éloigner, s’éloigner, s’éloigner. Cette lumière disparaît, et avec elle, une promesse de bonheur. En même temps que le sang, ils ressentent soif, souffrance, colère et rage envahir leur corps. C’est comme si la surface de leur peau commençait à se ressouder. Le nectar est clairement du sang, et plus ils en boivent plus ils en réclament. “J’étais seul dans les ténèbres, et j’avais de plus en plus faim. J’étais seul dans les ténèbres, et j’avais de plus en plus froid. J’étais seul dans les ténèbres, et je criais,” entendent-ils. La voix féminine se tait, et et soudain ils ouvrent les yeux comme si une décharge les traversait. Ils se réveillent simultanément dans une sorte de prairie entourée de cyprès, avec ces lianes de mousse. Il fait nuit, une nuit qui vire au mauve alors que l’aube approche. Ils sentent du frais sur leur corps, du menton à leur torse. Clignant des yeux, ils ressentent à la fois du ravissement et une immense douleur, comme si une flamme de faim s’était réveillée dans leur corps. Instinctivement, Jonah a planté ses mains dans la terre et l’a littéralement broyée. Kenny se lève presque d’un bond. Ils se voient, ainsi qu’une femme en capuche qui tient une coupe, sur laquelle coule du sang. Deux hommes, derrière elle, portent l’un une capuche de survêtement, l’autre une casquette, qui leur masque le village.
“Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?” s’exclame Kenny. “Waouh ! Où suis-je ? Qui sont ces gens ? J’ai mal ! Qu’est-ce qui se passe ?” La femme au calice déclare, “Je comprends les réticences du Prince maintenant, mais il fera malgré tout l’affaire. Nous en avons perdu, et votre quota était à honorer à nouveau.” Elle se retourne et regarde dans une direction. “Il se lève. Ils vont vite comprendre.” Elle tourne les talons. Elle est habillée de mauve et porte cette capuche comme une cultiste, membre d’une secte. Elle se dirige vers une maison type colonial, mais plutôt récente, construite en plein marais, et rentre à l’intérieur. Les portes, à deux grands battants, sont ouvertes. Elle regarde une derrière fois en direction de la prairie où ils se trouvent. “Messieurs,” dit-elle à ceux qui sont restés, “vous avez maintenant la responsabilité de ces individus.” Elle disparaît ensuite dans la maison. L’un des hommes se dirige vers Kenny. “Du calme, tout va bien se passer. Tu restes ici et tu attends ; mais dès que tu n’en pourras plus, tu rentres. Sinon, tu verras ce qui se passe. On te laisse un dernier choix. Fais le bon choix.” Et il regarde son “collègue”. “A toi, moi c’est bon”, dit-il avant de rentrer. L’autre s’adresse à Jonah. “Je compte sur toi pour que tu ne fasses pas de bêtises ; prend bien la mesure des choses.” “Qui êtes-vous ?” demande Jonah. “Je m’occuperai de toi”, répond-il, “si tu survis.” “Survivre à quoi ?” “A ça.” Il se lève, fais demi-tour, et au lieu de rentrer dans la maison, il se met à courir et la contourne pour aller dans la nature.
Ils entendent un grondement, tel un tremblement de terre. Quelque chose qui vient, quelque chose d’énorme à l’horizon. Une boule, une boule énorme de feu et de radiation. Une boule de mal, une boule qui leur en veut et va brûler leur vie, quelque chose qui monte à l’horizon. Ils l’entendent comme s’il leur lançait des insultes et était sur le point de les regarder de son oeil. Les premiers rayons du soleil apparaissent, fusent à travers les lianes et la végétation, et tels des rayons lasers, viennent se planter dans le sol puis remontent petit à petit sur eux. Ils arrivent à leurs pieds et remontent le long de leurs jambes ; quand ils touchent leur peau, celle-ci commence à fumer et une cloque apparaît. Une certitude leur vient : s’ils restent, ils vont s’enflammer comme une torche et leur souvenir disparaîtra en une minute. Il ne restera rien, plus de tunnel, plus d’Isaiah, rien que le vide total, l’anéantissement définitif. D’un même mouvement, ils courent dans la maison. Jonah prend conscience qu’il ne pourra plus voir le soleil, qu’il ne pourra plus voir la nature qu’il aime sous cette lumière, et la femme ferme les deux portes.



