« …Cette histoire n’est ni le rêve d’une âme sans repos ni le délire d’un fou. Elle est bien plus que le souvenir arraché aux Temps Mythiques. C’est la véritable histoire de la malédiction de ma famille, issue d’un peuple éteint depuis longtemps. C’et leur histoire et la mienne. Je suis le souvenir devenu mythe. Je suis légende… »
Mailcon
Les origines
Nous sommes en 122 Av J.C, entre les terres sauvages du Nord et la Britannia. La guerre fait rage entre les envahisseurs romains et les effrayantes tribus peghts, soupçonnées d’appartenir aux créatures de l’Autre Monde. Nul n’ose s’aventurer au-delà du mur d’Hadrien, sans cesse attaqué par les hordes barbares. Cette guerre féroce dure déjà depuis longtemps. C’est le moyen, pour certains patriciens romains d’y acquérir prestige et renommée politique ou bien d’y envoyer un ennemi dans l’espoir qu’il se fasse dévorer par ces ogres bleus, déferlant sur les légions romaines, comme les Erényes.
Loin de la rumeur de la guerre, pleine de bruits et de fureur, Morkeleb, le dernier Dragon celtique, prie pour que cette race violente disparaisse à jamais. Jadis son royaume s’étendait des douces collines du Sud de l’île, aux glaces septentrionales. Dernier représentant d’une ancienne race en déclin, il entend, par-delà le voile, l’appel lancinant de ses frères et de ses sœurs qui l’invitent à le rejoindre dans le monde des Esprits. Depuis quelques temps, une opacité inquiétante s’empare du Gantelet, rendant le passage entre les deux mondes de plus en plus difficile.
Seule face à sa détresse, Morkeleb doit prendre une grave décision : choisir cette race dominante, une héritière pour perdurer don savoir mythique et s’assurer que les portes ne se refermeront jamais. Après avoir mûrement réfléchi sur la compagne qu’il devait prendre, il rend visite à la reine Kamaria, cheftaine des Serpents-béliers. Elle est réputée pour être une Aeduna, sorcière cruelle et bienfaitrice, à l’image de la Déesse-Mère qu’elle vénérait.
Morkeleb sut intervenir dans la vie de Kamaria au moment où elle en avait le plus besoin. En effet, l’époux de la reine des Pictes, Mahaion, a tenté de s’emparer du trône pour aller combattre les romains. Il n’a pas hésité à utiliser la sorcellerie pour tenter d’arriver à ses fins. Bien que chez les Pictes, la transmission du pouvoir par les femmes soit une tradition, la majorité du peuple a soutenu Mahaion. L’époux voulu se débarrasser de l’indésirable reine, en l’empoisonnant avec un puissant venin de serpent.
Alors que Kamaria était sur le point de mourir, un loyal serviteur de son clan l’emmena auprès d’un étrange guérisseur sorti tout droit de la lande. Chez les pictes, nul ne sut exactement où la dépouille de la reine fut emmenée pendant la nuit, mais le roi, eut un mauvais pressentiment et voulut partir en guerre contre les romains au plus vite pour rassurer son peuple.
Au plus profond du pays des lacs et des montagnes, Kamaria fut soignée par Morkeleb. Ayant pris l’apparence d’un homme, il n’en resta pas moins froid et distant vis-à-vis de celle qui allait hériter d’un terrible destin. Il fit d’elle sa pupille et lui révéla le secret de l’immortalité, le langage des vents et des torrents. Il l’emmena dans son futur royaume umbral où il devait finir ses jours. Avec le temps, il finit par tomber amoureux d’elle et ce sentiment devint vite réciproque. Avant de se faire définitivement piéger par ce mal étrange, Morkeleb lui révéla sa véritable nature et lui apparut sous son véritable aspect. Loin d’être effrayée, Kamaria reconnu toute la beauté sauvage et mythique du monstre qui s’érigeait devant elle.
C’est alors que Morkeleb lui dicta son avenir et lui lança un geis.
« Tu prendras comme époux un Lion, venu tuer le Serpent. Tu l’aimeras comme tu aurais pu m’aimer. Tu l’emmèneras dans mon domaine du sud, là où s’érige la Montagne-face-à-la-fin-du-monde, et tu lui donneras deux enfants. Tu les aimeras en pensant à moi. Tu leur apprendras ce que je t’ai appris et cela pour l’éternité qu’il te reste à vivre. Mais prends garde qu’ils ne s’aiment comme deux amants car ils scelleront, par cet amour impie, les portes de mon royaume. »
Kamaria revint parmi son peuple au moment où il donnait son dernier assaut contre le Mur d’Hadrien. Sa présence fut un véritable miracle car, la reine allait couronner de gloire son retour. Elle se fraya un passage dans la mêlée pour se rendre sur le lieu du duel entre son époux Mahaion et le chef des légionnaires romains. Le spectacle qu’elle vit rassemblait tous les éléments de la prophétie de Morkeleb. En effet, Mahaion qui l’avait empoisonné avec un venin de serpent, combattait le jeune centurion Dumnos dont l’emblème était un lion. Au cours du combat, le roi des pictes voulut tuer sournoisement son adversaire en l’attaquant de dos. Mais c’est avec souplesse et une rapidité de félin que le romain déjoua le coup fatal, et put venir à bout de son adversaire. Les forces magyques qui avaient aidé Mahaion en profitèrent pour se déchaîner sur le sorcier picte. Le roi disparut dans un cercle de flammes, devant rendre des comptes aux forces qu’il avait sollicité.
C’est alors que Kamaria se présenta face au centurion et qu’elle le défia en duel. La fatigue du combat aidant, le centurion ne put soutenir plus longtemps les assauts de la guerrière. Désarmé, elle lui épargna la vie et en fit son otage. Elle sonna le repli de ses troupes et s’enfonça dans ses terres. De retour dans son domaine, elle tua tous ceux qui avaient soutenu Mahaion dans sa félonie, et épargna ceux qui n’avaient pas eu le choix. Elle les invita à la suivre vers le sud, où une nouvelle vie les attendait. Les plus fidèles serviteurs des Serpents-béliers, suivirent leur reine et son précieux prisonnier.
Arrivés aux pieds du mont Dartmoor, Kamaria édifia les premiers remparts d’un village qui devait recueillir toute sa tribu. Le temps s’écoula et aucun romain ne vint réclamer Dumnos. Ce jeune centurion prometteur avait été victime d’un complot politique visant à l’éloigner de Rome. Bien que pris en otage, sa famille n’intervint pas pour payer la rançon exigée. Très rapidement, Kamaria prit pitié de lui et alors qu’elle s’était juré de n’aimer que Morkeleb, elle tomba sous le charme de son prisonnier. Il ne devait être que le géniteur de ses enfants, il devint son amant préféré. Ensemble, ils fondèrent la tribu des dumonii et Kamaria mit au monde des jumeaux qu’ils baptisèrent Wid et Mailcon.
Les deux enfants grandirent, nourris par les valeurs respectives de leur père et de leur mère. Dumnos leur enseigna le grec et le latin, leur mère, l’art de la guerre et de l’honneur. Alors que leur père commençait à vieillir, Mailcon fut désigné pour être le nouveau chef des dumnonii. Au grand dam de Kamaria, sa sœur suivit les préceptes de la civilisation latine et ne vint pas réclamer son droit au règne. Elle préférait suivre les traces de sa mère en reconnaissant son héritage magyque. Comme elle, et comme la mère de Kamaria, elle apprit à soigner les maux de sa tribu, à parler aux esprits des choses visibles et invisibles, à faire l’amour avec les éléments et à enfanter les femmes de la lande. Si Mailcon était craint et respecté pour ses actes guerriers hors du commun, Wid inspirait une étrange fascination sur les hommes de la tribu. Sa peau était aussi pâle que les rayons de la lune, ses cheveux bleu-nuit, longs et bouclés, se répandaient gracieusement sur ses épaules de neige. Héritière de la culture picte, elle n’avait pas hésité à peindre son corps de runes oghamiques.
Dans l’ombre de ses enfants, Kamaria veillait à ce que le terrible geis de Morkeleb ne se réalisât pas. Elle jeta successivement dans les bras de Mailcon et de Wid, les garçons et les filles les plus beaux et les plus vigoureux de la tribu. Rien ne semblait troubler les multiples aventures amoureuses des jumeaux. Du reste, ils étaient réputés pour avoir un appétit sexuel surhumain, et aucun de leurs partenaires n’arrivait à les satisfaire pleinement. Le sang du dragon, du bouc et du lion coulait dans leurs veines, leur donnant une volonté et une ardeur inégalables. Certains prétendaient même que leur étreinte était mortelle. Ce fantasme devint malheureusement réalité lorsqu’ils commirent l’irréparable, au banquet d’Imbolc.
La journée avait débuté avec plus de retenue et beaucoup de sobriété. Kamaria avait conduit le rituel d’Imbolc, assistée par Wid. Ce jour était celui de la fécondité, celui où le premier lait vient aux brebis. Les domnonii s’étaient rassemblés près du chêne centenaire. Ils prirent place autour de ce symbole de l’axe qui supporte les cieux. Le vieil arbre était situé au cœur du village, qui l’espace d’un instant, devint l’omphalos, le centre du monde. Patronne des médecins, des forgerons et des poètes, la déesse Brigantia était honorée par tout le jour d’Imbolc.
Kamaria entra à l’intérieur d’un cercle délimité par trois réceptacles. Des panaches de fumée s’élevaient vers le ciel. Puis elle déposa au centre la brebis qu’elle tenait dans ses bras. Wid vint tirer le premier lait de l’année ; Puis Kamaria présenta à Mailcon la coupe en or emplie du breuvage symbole de fécondité. L’aeduna s’était saisi avec respect du précieux liquide. Puis elle brandit la coupe vers le ciel, pour que les dieux puissent s’assurer de la qualité de son contenu. La Wicca répartit alors le lait sacré dans les trois chaudrons, tout en déclamant un poème dédié à Brigantia. Mais le poème sacré ne parvint pas à effacer le souvenir de son ancien amant, Morkeleb. Aussi, conclu-t-elle sa prière par une pensée secrète exclusivement dédiée au dragon celtique. Prise d’un mal étrange qu’on appelle mélancolie, la druidesse s’enfonça dans la Lande, laissant derrière elle les festivités du banquet d’Imbolc.
Le regard éteint de la prêtresse, attira l’attention de son époux. Soucieux de savoir quelle peine habitait Kamaria, Dumnos se fit aussi discret que possible et décida de suivre ses pas. Il gravit le mont Dartmoor dans l’ombre de sa bien-aimée. Conscient de la fierté de la terrible reine picte, il voulait parvenir à l’aider le plus discrètement possible. Arrivé au sommet, il la découvrit totalement nue. Son corps était parcouru par des spasmes, laissant supposer qu’elle pleurait. Dumnos n’avait jamais eu le privilège de voir sa femme aussi fragile. Telle une statue marmoréenne, elle se défiait de montrer ses sentiments. Mais dans cette douce nuit de printemps, l’ancien centurion voyait enfin Kamaria comme il aurait toujours voulu la voir. Au moment où il s’apprêtait à sortir de l’ombre, une plainte sortit, s’évapora de la bouche de Kamaria.
-« Que ne t’ai-je donc suivi, Morkeleb, mon amour, au-delà du Voile de cristal ! Je suis seule maintenant et je me languis de toi. Personne n’aura jamais su combler le vide de ta disparition. »
Dumnos comprit alors pourquoi Kamaria ne s’était jamais totalement donnée à lui. Il voulu tout d’abord la tuer pour lui avoir caché ce secret pendant des années. En fait, il n’avait été, à ses yeux, qu’un géniteur noble et civilisé. Il se sentit dépossédé de sa paternité et de son amour pour Kamaria. Il parvint cependant à contenir sa colère et sa rage. Désabusé, le vieux lion disparut dans la lande… « Lorsque je t’ai suivi jusqu’au pied du mont Dartmoor, c’était pour te voir régner sur un peuple, une terre et nos enfants. Au lieu de cela, tu as aimé une chimère, pleine de secrets et de mensonges. Alors, je t’abandonne à ce monstre, toi qui m’as trahi. »
Kamaria, plongée dans la contemplation de son ancien amant, ne vit pas le départ de Dumnos. L’étreinte cuivrée de Morkeleb, accaparait toute son attention. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que son souvenir d’amour et de joie fut si puissant, qu’il prit le pas sur la réalité.
Le banquet du soir se déroula dans une ambiance beaucoup moins solennelle. Pour nos domnonii, ripailler n’était pas un péché, ce qui était bon pour les dieux était bon pour les hommes ! Accompagnant son discours par de grands gestes, un chevalier dumnonii posa une question :
-« As-tu peur de quelque-chose, Mailcon ? » Puis l’homme s’étala de tout son long, déclenchant l’hilarité générale. Mailcon, dont la coupe semblait toujours vide malgré la diligence de Wid, se leva et, manquant de tomber lui aussi à la renverse, s’exclama :
-« Qu’avons-nous à craindre, ma sœur et moi, qu’avons-nous à craindre, nous qui fêtons le jour de la fécondité ? »
-« La seule chose à craindre, est de ne plus pouvoir féconder que des cadavres incapables d’assouvir votre soif charnelle » proclama un père, aigri par le vin et par la mort de sa fille dans les bras de Mailcon.
Le sang du jeune roi ne fit qu’un tour. Il se rua sur l’infortuné et le tua sans pitié, puis il prit la foule à témoin.
-«Que le dernier Œil de Balor me foudroie si l’une d’entre vous vient à mourir dans ma couche ce soir » dit-il en s’adressant à toutes les femmes de la tribu.
Et Wid de rétorquer sur un ton plein d’audace : « Et que mon frère me satisfasse si aucun d’entre vous n’est capable de le faire. » dit-elle aux hommes, avec un regard de braises.
Alors la fête dégénéra en une folle nuit de débauche. Alors que les femmes délaissaient leurs époux pour se jeter dans les bras de mailcon, les hommes se présentaient tous devant la demeure de Wid. Les cris de joie et de plaisir résonnaient dans tout le village. Nul n’échappa à l’étreinte fatale des jumeaux qui, inextinguibles, brûlaient chaque partenaire dans des ébats de flammes. L’ardeur du bouc se mêla à l’orgueil du lion, la férocité du lion fut subjuguée par la cruauté du dragon. Ce qui devait donner l’amour et le plaisir, dispensa la douleur et la mort. C’est ruisselant de toutes les humeurs du corps que Mailcon abandonna les corps sans vie de ses partenaires. Aucune femme n’avait survécu à son amour. Fumante du sang de ses amants, Wid se précipita vers la tente de son frère.
Il était écrit que les corps de ces deux êtres exceptionnels ; étaient faits l’un pour l’autre. Ils surent tout de suite caresser ou occire le désir de leurs corps. Une lutte pleine de haine et d’amour leur révéla leur véritable nature, et ce fut un combat de fauves sans merci qu’ils se livrèrent jusqu’à l’aube.
Lorsque Kamaria redescendit de la montagne, elle comprit tout de suite, en voyant les corps sans vie de sa tribu, que ses enfants avaient commis l’irréparable. Elle fit irruption sous la tente de son fils pour voir Mailcon et Wid, dans les bras l’un de l’autre. Repue par ce festin de chair et de sang, Wid s’était lovée contre le corps puissant de son frère, lui-même affalé comme un lion après la chasse.
-« Maudits… ! Que vous soyez maudits pour avoir décimé notre peuple, pour avoir enfreint le geis en accouplant le lion et le dragon ! » Hurla-t-elle en frappant Mailcon.
-« Lequel de vous deux a bravé mon interdiction ? »
Mailcon se leva prestement et fixa sa mère droit dans les yeux.
-« Pourquoi nous maudire, vieille sorcière, toi qui jadis s’est accouplée avec un monstre ? »
C’en était trop pour Kamaria.
-« Je suis ta mater genitrix, comme se plaît à le dire Dumnos. J’ai le droit de vie et de mort sur toi, fils impie ; Je t’ai donné la vie dans le sang, je te la reprendrai. »
Et sur ce, Kamaria fit jaillir tout le sang de son fils par sa bouche. Tandis que Wid se mit à hurler, le sang devint un épais nuage pourpre qui se répandit dans toute la vallée. Alors, Kamaria invoqua les quatre vents pour qu’ils dispersent à jamais l’essence vitale de son rejeton. Une violente tempête s’abattit sur la région et les braises du chaudron d’Imbolc furent soufflées à jamais.
Lorsque les vents cessèrent de mugir, il ne restait que des ruines du village des dumnonii. La colère de Kamaria n’en fut pas pour autant apaisée. Juchée au-dessus du cadavre de Mailcon, elle pointa du doigt sa fille et éructa une indicible malédiction.
-« Je ne puis te tuer car le sang picte coule dans tes veines, et que les pictes ne tuent jamais leurs femmes. Du reste, la mort serait un châtiment trop digne pour toi. Aussi vivras-tu, aussi longtemps que moi je l’espère, pour voir tes enfants répéter à jamais votre crime. Leurs âmes seront tellement liées dans cet amour incestueux, que ni la mort, ni la vie ne pourront l’éteindre. Ils ne pourront procréer qu’ensemble au risque de tuer d’autres partenaires. Quel que soit le voyage de leurs âmes, ils seront obligés de se sacrifier pour leur famille, en espérant que ce sang versé lavera le parjure de votre amour.
Et tandis que l’Ombre de Mailcon s’élevait de son corps, Kamaria lui intima l’ordre de régner comme un lion sur les âmes du clan, lui qui avait tué tout espoir de renouveau dans leur tribu.
Kamaria abandonna alors Wid, à la sauvagerie de la lande, et entreprit un long et périlleux voyage pour retrouver le royaume de Morkeleb pour implorer son pardon. A dater de ce jour, nul ne revit Kamaria, et personne ne sut si elle avait obtenu la grâce du dragon.
Avant de partir du mont Dartmoor, Wid emmena avec elle trois braises encore tièdes des feux de Brigantia. Ces braises lui brûlèrent la poitrine. Elle reprit le chemin du Nord et lorsqu’elle parvint à la première cité, on la surnomma Charcoal, en mémoire de ces charbons qu’elle porta comme un collier de pierres précieuses.
Un petit coucou pour dire que cette histoire vaut vraiment la peine d'être creusée, il y a là un véritable vivier, de quoi produire des choses aussi diverses qu'intéressantes. De vraies petites merveilles en perspective!
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