C’est en 1560, sous le règne d’Elisabeth I, quelque part en Cornouaille, au pied du mont Dartmoor,que Marmor vit le jour, sous le fier regard du seigneur des lieux, Lord Morgan de Karkoël. Aristocrate éclairé par les lumières de la Renaissance, il passait pour être un érudit excentrique et taciturne, passant le plus clair de son temps à voyager en France et en Italie. Quant à Lady Mary son épouse, des rumeurs circulaient comme quoi elle était sa cousine et que leur mariage était une coutume dans leur famille.
Brandissant son fils encore sanguinolant, il traçait déjà pour lui les lignes d’une grande destinée placée sous les signes d’Hippocrate et de Mercure. Les années s’écoulèrent au rythme des multiples expériences qui séquestraient le seigneur dans les caves du manoir d’Erorn. Un moine de religion catholique fut chargé d’apprendre à Marmor, dès l’âge de cinq ans, les premiers rudiments de grec et de latin. Puis, en bon humaniste, son père lui enseigna les Arts venus d’Orient , l’algèbre et la géométrie s’inspirant des leçons des architectes italiens. Enfin, tous les ans, son père lui révéla un secret céleste en lui enseignant l’astrologie et l’astronomie.
A l’âge de quinze ans, Marmor était près pour partir compléter les leçons de son père à l’université. Mais lorsque Marmor partit pour Oxford, il ne devait plus jamais revoir son père vivant. En effet, en 1578, Morgan de Karkoël participa au complot, mené par Marie Stuart depuis sa geôle, contre la reine d’Angleterre. A dater de ce jour, Elisabeth considéra les catholiques comme des traîtres et procéda à de multiples arrestations. Les carrières de magistrats, médecin et d’officier leur furent fermées. Lord Morgan de Karkoël fut arrêté manu militari et jeté dans les geôles royales. Quelques temps plus tard, son épouse apprit par un coursier royal, que son époux avait été exécuté sur l’ordre de la reine, pour traîtrise envers la Couronne.
Lassée depuis des années par les frasques d’un mari indifférent, Lady Mary reçut la nouvelle avec un certain soulagement. Ce qui lui importait c’était de mettre à l’abri, les deux enfants qu’elle avait eu de son premier mariage : Marmor et Amber. Consciente des risques qu’elle encourait, elle n’hésita pas à renier sa religion et à se remarier avec Lord Cavendish, un anglican opportuniste ayant des charges à la Cour des Communes à Londres. De ce mariage naquirent deux enfants, Thomas et Bret, aussi arrogants et désagréables que leur père. La jeune Amber, souffrit énormément de cette tyrannie familiale et de l’absence de son frère aîné.
Jusqu’au jour où, en 1580, Marmor ayant changé son nom pour poursuivre ses études, se vit proscrire de l’ordre des Médecins pour avoir été l’enfant d’un traître. Lord Cavendish espérait par cette trahison, inciter le jeune homme à fuir son pays et par la même, sa famille. Il n’en fut rien. Après avoir menacé sa mère et Lord Cavendish, Marmor reprit possession du manoir familiale et ravit sa sœur Amber des griffes d’une vie monastique vers laquelle elle s’acheminait inexorablement. C’est ainsi que les plus belles années commencèrent pour les deux derniers Karkoël.
Pendant des années, sous l’œil vigilant de leur vieux serviteur écossais, John, Marmor et Amber vécurent rustiquement, dans un manoir à moitié en ruine, visité par tous les vents de la Lande. En grandissant, Amber ressembla de plus en plus à son frère, possédant une beauté et une élégance rare.
Tous deux se livrèrent aux expériences interdites que Marmor rêvait de pouvoir entreprendre en étant médecin : découvrir les secrets du corps humain en les exhumant, malgré l’anathème religieux. Alambics et pipelines, poudres et concoctions envahirent plus que jamais le manoir d’Erorn. Puis vint le jour où, essayant de capter la foudre d’un orage, un éclair s’abattit sur une aile du manoir, révélant dans son explosion, l’entrée d’une cave inconnue. Il s’agissait de la cave où le seigneur Morgan s’enfermait plusieurs jours. Sur plusieurs pans de murs, des étagères supportaient difficilement d’énormes volumes. L’un deux reposait ouvert sur un lutrin et ses pages étaient recouvertes de poussière. En soufflant dessus, Marmor et sa sœur firent apparaître un dessin hermétique, représentant une grenouille à l’intérieur d’une pierre. Sur une immense table, reposait d’étranges outils et un parchemin. D’après la liste impressionnante de produits chimiques, Lord Morgan de Karkoël était à la recherche de la Pierre philosophale. Parmi les nombreuses notes, leur père faisait souvent référence à un certain Maître Balthazar Klaës, qui résidait à Amsterdam. Le goût de la recherche et l’envie de satisfaire leur curiosité maladive, les poussèrent sur la trace de cet alchimiste hollandais.
Après un pénible voyage à travers leur propre royaume, c’est accompagnés par leur fidèle serviteur, qu’ils franchirent la Manche en direction d’Hanovre, le port d’Amsterdam étant pris dans la glace à cette période de l’année. L’hiver rigoureux qui s’était abattu sur le pays, lui donnait un aspect sinistre. Arrivant enfin à Amsterdam, ils apprirent rapidement que Balthazar Klaës avait été un riche tisserand de la cité. Après être devenu fou, il s’était retiré dans le beffroi de Stogerhaüs. Ni ange, ni démon, Balthazar n’était autre qu’un vieillard décharné, aux yeux devenus blancs à force de lire et de traduire, des écrits interdits.
Au toucher du sceau des Karkoël, le vieillard répondit sans crainte, aux nombreuses questions des jeunes novices. Il affirma entre autre que, leur père lui avait rendu visite cinq ans auparavant. Il avait échappé à la mort en corrompant son geôlier et en s’enfuyant de son île natale. Se faisant passé pour mort, il s’était affranchi de ses contraintes de père pour s’adonner totalement à sa passion : le Grand Art. Il participa à de nombreuses expériences philosophales, en compagnie de son maître puis délaissa le Grand Oeuvre, pour percer le mystère de l’élixir de Quintessence ou le secret de l’immortalité. Il partit en Allemagne rejoindre des compagnons du Savoir, dans un abbaye de la forêt noire.
Marmor et Amber reprirent donc le chemin initiatique qui devait les conduire vers leur père. Les villes se succédèrent dans la rigueur de l’hiver. Les trois pèlerins durent cependant faire une halte à Coblence, où la maladie faillit emporter Amber. Quelques mois s’écoulèrent avant qu’ils ne puissent reprendre leur voyage. Arrivés à Stuttgart ils franchirent le Danude, puis à Zurich, Marmor fut victime d’une mauvaise toux. La fièvre fut à l’origine de visions cauchemardesques dans lesquelles Marmor voyait se profiler les contours d’un château médiéval, entouré par des montagnes lugubres. Parfois, au point culminant de la fièvre, Marmor croyait voir une assemblée. Alors que la maladie prenait une très mauvaise tournure, Amber se mit à la recherche d’un médecin. Elle tomba par hasard, sur un certain Marchiosas, un guérisseur, capable de « barrer » les maladies incurables. L’homme fut prompt à rétablir la santé fragile de Marmor. Il tint à ne pas être payé, mais insista pour qu’Amber et son frère se rendent à Rome, pour allumer un flambeau au temple de Mercure, dans les ruines antiques de la ville.
Le couple venait d’être mis sur une piste, et le voyage à Rome signifiait peut-être la fin de leur quête. C’est ainsi qu’ils reprirent le chemin espérant percer définitivement le secret de Lord Morgan de Karkoël.
En franchissant les Alpes italiennes, ils parvinrent sur les bords du lac Majeur. Cherchant un gîte pour la nuit, ils frappèrent aux portes du château de Lecco, où un groupe de nobles vénitiens étaient venus se réfugier, pour fuir la peste qui ravageait la ville portuaire. Parmi ces nobles, se trouvaient le Prince de Venise, Porcia, et son Infante, Donato Montefiori. En réalité, le château servait de refuge au Prince et à ses Calices, lorsqu’elle désirait être tranquille. Elle avait proposé à sa clique de venir passer quelques jours pour honorer l’art de son sculpteur préféré.
Au moment où Marmor et sa sœur arrivèrent dans ce piège, Le Prince et son Infante, avaient déjà épuisé tous leurs calices. C’est donc avec beaucoup d’affabilité qu’ils les reçurent comme des monarques. Drogués par un vin particulièrement fort, les Karkoël reprirent conscience dans les appartements privés de Porcia. Ils ne se doutaient pas qu’ils allaient devenir les jouets de cet être cruel et sadique. Les nuits qui succédèrent continrent toute l’horreur de la souffrance et de l’humiliation.
Donato, qui était fasciné par la beauté d’Amber et de Marmor, voulait les étreindre sans prévenir son Sire. Depuis quelques temps, il rêvait de s’affranchir de l’emprise de sa tortionnaire. En les voyant souffrir, Donato comprit qu’il avait affaire à des personnes de volonté, capable de se jeter au coup du Prince. Heureusement, le cruel Toréador ne put mettre son plan à exécution. Dans la journée qui suivit, alors que Porcia et Donato étaient plongés en torpeur, des goules aux services du clan Tremere, envahirent le château. Les ordres étaient simples : ils devaient récupérer les deux mortels retenus prisonniers et épargner la misérable vie du Prince et de son Infante.
C’est dans un état de semi-conscience qu’Amber et son frère furent acheminés vers la frontière autrichienne, dans un château médiéval abandonné. Lorsqu’ils virent leur père, ce fut le choc. Lord Morgan n’avait pas vieilli. Leur père attendit qu’ils se rétablissent pour leur révéler son terrible secret. Certes, il avait découvert le philtre de quintessence, celui qui procure l’immortalité, mais à quel prix !
Les wampyr existaient. Condamnés à boire le sang des vivants, ils possédaient la vie éternelle. La quête d’Absolu de Morgan, avait attiré l’attention d’une clique de puissants vampires versés dans les Arts occultes. En échange de son talent pour la recherche, Morgan accepta de les rejoindre dans la nuit éternelle et leur prêta allégeance.
Il fallut peu d’arguments pour Marmor afin de demander la grâce à son père, de le rejoindre dans l’immortalité. Amber, quant à elle ne pouvait pas concevoir d’abandonner son frère et son père à ce triste destin, à moins de les rejoindre à son tour. Morgan la stoppa net en lui disant qu’il ne pouvait pas lui accorder le Baiser. La société de l’Ombre dans laquelle il vivait, craignait les femmes qu’ils considéraient comme des Eve, des Pandore ou des Salomé.
Face à l’engouement de Marmor pour la Non-vie, Morgan voulut tempérer les ardeurs de son fils, en leur expliquant bien que leur vie serait définitivement changée, qu’il ne serait plus possible de faire marche arrière. De plus, faire partie du clan Tremere nécessitait plusieurs épreuves, à commencer par la patience. Il lui laissa un temps de réflexion pour lui permettre de méditer. Puis lorsque Morgan reçut l’avis définitif de Marmor, il fit venir Amber, pour lui faire ses adieux définitifs. Ils prévint son fils du départ imminent pour Vienne, siège du pouvoir vampirique de son Clan. En fin manipulateur, et pour répondre à un vieux pacte, Morgan brouilla la mémoire de sa fille et refaçonna d’autres souvenirs de voyages. Il lui fit croire que Marmor était finalement mort à Zurich, et que prise de chagrin, elle avait décidé de repartir pour le manoir d’Erorn, en compagnie de John, son fidèle serviteur. Avant que le Baiser de l’oubli vienne effacer le souvenir de son amour pour sa sœur, Morgan lui promit qu’il reviendrait la voir pour l’attirer à lui, dans la nuit, malgré les interdits. Et c’est pour cette raison qu’Amber ne crut jamais véritablement à la mort de son frère...
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